Rencontres avec le réel, symptômes dans la culture. 2

atisme
}}}
Voici deux histoires et deux éclairages cliniques qui mettent en jeu les repères spatio-temporels et permettent de poser une analogie du traumatisme au fantasme : un symptôme de lacérations retenu ici en tant qu’il est produit ou articulé par une impossibilité réelle à la fois de s’inscrire dans l’histoire collective du temps, de son époque et une impossibilité tout aussi réelle de se loger dans l’espace, dans les lieux communs de la famille, du lycée, etc. avec un ressenti d’être hors lieu à soi, un ressenti de vide et de n’être rien depuis toujours chez un jeune adulte (30-35 ans) ; puis un second exemple de scènes hors-temps, chez une jeune adulte du même âge, comme régies dans une autre logique temporelle, qui mettent en récit des épisodes que j’appellerai ici de « pseudo-psychose ». Le premier s’appelle : Découpures dans le Réel. Le second s’avère une étrange tromperie. Les deux montrent cette construction du traumatisme, qui n’est plus là où il est attendu.

Ces lacérations sur la surface du corps viennent écrire dans le réel de sa chair en découpant et trouant la peau comme des coupures logiques nécessaires pour survivre, pour s’approprier cet espace commun où il est impossible de s’inscrire. C’est la fonction d’un vide, d’un trou qui importe ici, quand ça fait retour dans le réel du corps, c’est comme du fait d’un non-lieu, quand il n’y pas de place, pas de vide possible pour se subjectiver dans ce lieu-là. La surface du corps devint support d’un tag, d’une lettre, d’un dessin et d’une coupure et propose ainsi une façon de trouer pour dire ce qui ne va pas dans ce non-collectif de l’espace public et comment ce délitement collectif ne s’accorde pas avec les territoires subjectifs.

De même me sont souvent adressées et rapportées ces tentatives de remplir un vide intérieur ou de faire passer du temps, de faire exister du temps, de regarder du temps, de faire bord à ce vide, dans la clinique actuelle en particulier auprès des jeunes : elles sont parfois liées à des accès de boulimie, amaigrissement, vomissement, difficultés à construire une réelle relation à deux, homme ou femme, au-delà de rencontres et séductions éphémères d’hommes ou de femmes en des nuits festives et d’extrême ivresse. Se sentir exister, se remplir, vibrer, se lâcher…   se vider la tête, se remplir…
« Elle : Je dois me remplir, je bois tous les alcools, peu importe, j’ai une pulsion à me remplir le vide interne, quand ça ne va pas, je tombe dans le vide, je tombe en interne, c’est comme une intrusion de mon espace dont je me trouve exclue !
« Lui : Je bois pour remplir du rien, moi le bon à rien ». Et le lendemain, rien, plus rien que le vide et l’angoisse. Parfois jusqu’à la perplexité.
Et là se repère la récurrence de scènes comme hors-temps, états de pseudo-psychose, comme une mise en abyme temporel. Sans modalité d’énonciation. Comme un désistement de l’Autre. Le sol ne tient pas..
Lui : je n’étais rien, pas de désir, un si gd malaise intérieur, je me sentais me dissoudre, disparaître en interne, du vide… un jour, j’ai emprunté un cutter à X. mon copain (au lycée) sur sa table et je suis sorti aux toilettes me couper les avant-bras, mes découpures, ces taillades qui se tracent sur le corps, ça fait baisser l’angoisse, le stress. La 1ère fois, c’est venu subitement, comme ça, une impulsion. Et j’ai recommencé.

Il y a la façon dont les territoires et les espaces publics, communs, sont subjectivés, psychisés en quelque sorte, pris dans la marque des discours, comme le corps, sans autre existence que discursive dans une représentation du monde et du social. Donc là, c’est un jeune homme, K, qui m’appelle pour un RV avec une demande indirecte de trouver une meuf, une compagne, demande de grandir, de devenir adulte au lieu de se sentir comme un jeune enfant dans un grand corps d’homme, toujours sous l’emprise de ses parents. La toute première séance assez théâtrale s’efforce de me montrer à quel point la maltraitance, l’abandon parental et la torture humiliante du monde adulte l’ont rendu peut-être fou, sûrement très malheureux.

Un épisode à l’adolescence l’a conduit à l’hôpital après des mois de lacérations, mes découpures, dit-il, des mois d’angoisse massive du matin au soir qu’il décrit comme insoutenables. Et cet engrenage le mène vers quatre – cinq ans de traitement neuroleptique, sans discontinuité, sans déranger l’ordre familial, sans autre lacération ou autre symptôme repérable, sans crise apparente.
Sans grandir non plus, comme figé à ce moment traumatique d’effondrement subjectif, de catastrophe subjective vécue lors de ces premières expériences et ruptures amoureuses de jeune homme.
La lacération est intervenue dit-il presque comme une écriture, une marque subjective, un trait sur la peau, sur la surface du corps, pour présentifier la trace d’une absence d’inscription subjective dans l’espace public, dans le collectif. Le terme de découpure est ici pertinent : il y a coupure symbolique certes, mais aussi dans le réel, entaille, trouure de la surface qui fait découpure. C’est quand le sang fait surface qu’il dit apaiser très momentanément son angoisse et son grand vide intérieur. Dès la toute première séance, apparaissent deux souvenirs à forte valeur traumatique. Ils ont statut de souvenir-écran, une humiliation publique (à côté d’un bac à sable d’un jardin de la ville où il réside) et une humiliation privée (laissé seul sans raison, dans une cave d’immeuble) qui lui permettent de représenter un rapport de cause à effet et de rejeter la responsabilité de la maltraitance sur l’Autre.
Ces deux souvenirs écran mettent en scène une mère inquiétante car lunatique et fantasque qui à la fois le comble d’amour abusif et le rejette en l’exposant comme un mauvais objet en public, un père qui ne voit rien et ne le sauve pas de cette maltraitance. Mais répète inlassablement Tu seras un bon à rien, mon fils !

C’est ici la seule existence subjective qui laisse trace, qui s’écrive. C’est à la fois ce qui sollicite la pulsion de mort, jouissance mortifère et ce qui fait barrage à cette pulsion de mort. Et le seul lieu où du désir se fraie un passage pour se donner à voir, à déchiffrer.
La surface du corps, c’est aussi l’errance d’un lieu à un autre, parfois même un non-lieu. Ce n’est pas du tout nulle part, plutôt un perpétuel mouvement, reliant un lieu à un autre, selon des cartographies subjectives invisibles.
Je constate qu’il y a presque toujours dans le maniement du transfert l’émergence d’un nouage singulier – collectif, selon le temps logique, à un moment propre au sujet et impossible à fixer à l’avance car il n’est produit et de fait entendu que dans l’après-coup.
Le transfert qui trouve son dénouement dans l’acte analytique impliquerait un temps logique où la grande Histoire rencontre l’histoire singulière pour un sujet qui s’y inscrit, qui s’en constitue dans l’après-coup de son dire[[1]].

Je me réfère en particulier à Françoise Davoine, la folie Wittgenstein[[2]] et à ses travaux avec Max Gaudillière sur la folie. C’est un livre où elle interroge le nouage folie et lien social : il s’agit d’explorer les techniques de la psychose comme mode de connaissance des catastrophes de l’histoire, quand celles-ci viennent à marquer une lignée et à délier les rapports sociaux. Les ruptures font des trous dans l’Histoire. Des trous dans la filiation symbolique au sens de Pierre Legendre (réf. la filiation bouchère[[3]]).

Suivons à nouveau K : l’énonciation d’un voeu de mort dans le récit d’un rêve marque un tournant radical. De là surgit aussitôt dans la même séance une référence à la grande histoire et un appel à une loi symbolique, au droit commun, à un nom-du-père qui ferait garant. J’aurais aussi besoin d’un procès, d’un Nuremberg pour enfants, etc. Et il décide alors d’adresser ses questions nouvelles à des professionnels du Droit, de la Justice, en quête d’un tiers symbolique. Tentative de construire une image et une identité pour se faire reconnaître comme homme par ses semblables et surtout par une femme.
On passe bien sur l’axe symbolique et non plus seulement imaginaire. (Schéma L de l’interlocution).

Après la mise en place des images et souvenirs-écran, l’expérience traumatique va maintenant se cristalliser dans la construction du fantasme. Des déictiques pointent le refoulement et ce qui vient faire énigme pour lui. Le traumatisme peut laisser place au fantasme, ce qui fait bord au trou de l’origine. L’élaboration et la construction du fantasme sont sensibles maintenant. Il s’impose de ne pas toucher au symptôme. L’hypothèse de la psychose s’écarte d’elle-même. Pas de délire non plus, ni là, ni avant. Les entretiens préliminaires ont duré plusieurs mois, le passage au divan se décide bientôt.
Des traces du sujet supposé savoir apparaissent, il me suppose un savoir sur ce qui fait énigme. En effet après quelques semaines, surgit la question incontournable de l’origine, la sienne. Puis une ouverture à l’espace public, politique, social, s’opère, nouage singulier-collectif.

Ma première rencontre avec B, une jeune femme de 28-29 ans, se présente autour d’un état de désarroi et d’une attaque panique devant la perspective d’une rupture amoureuse, à l’idée que son compagnon actuel pourrait changer d’avis, leurs disputes se multiplient et l’inquiètent ou bien la laissent vidée, désemparée, en pleurs, déprimée.
Dès la première séance, un épisode étrange surgit. Des scènes à valeur traumatique. Traversée d’états de pseudo-psychose, alors qu’elle se laisse tomber à l’état de déchet, de rebut, comme dans une mélancolie profonde du sujet, elle se fait automate. Sans dire non, sans pouvoir rester seule, exclue du groupe.
Elle : je ne suis rien, pleurs silencieux… la voix s’éteint presque.
Aphasie subjective.
Une sorte d’épisode de pseudo-psychose, de quasi-psychose dont elle se serait abstenue de parler à quiconque. Un piège.

Voici la situation : après des études qu’elle dit sans relief, assez difficiles (elle se présente très scrupuleuse et besogneuse), sans passion, elle se retrouve éloignée du cocon familial pour un poste provisoire avec formation et emploi sous-payé dans un contexte particulier. Un bureau d’hommes, un logement de fonction sur place, ressenti d’enfermement en raison du quartier, très excentré et inquiétant la nuit sans voiture, un isolement extrême car dans ces logements sur place, elle est seule femme à vivre là. Et pour ne pas se retrouver seule, abandonnée dans ce contexte inhabituel, elle colle aux désirs des hommes contraints comme elle d’être présents sur ce lieu de travail. Elle remplit son vide et sa détresse intérieure d’alcool. Alors qu’elle n’aime pas vraiment l’alcool et n’en consomme guère habituellement.

Là encore, quel est le rapport à l’Autre ? Le ton est monocorde, le look tristoune, figé, neutre. Et elle décrit la répétition et l’alternance de ce vide vs plein, vide vs plein, pleurs, ce qui coule, ce qui rentre vs ce qui sort, et elle se laisse remplir d’alcool, puis traverser des sexes des hommes, contrainte et désespérée. Les soirées se succèdent. Impossible de refuser maintenant. Le piège s’est refermé. Elle ne peut plus s’y soustraire, sauf à se retrouver seule, risque d’effondrement subjectif.

La lâcheté ici est de se laisser tomber dans le piège. Elle a été trompée par ces hommes-là (fantasme ou psychose), car ils l’ont contrainte à se laisser faire comme dans un rite orgiaque, pour elle l’alternative est entre un isolement total et elle vacille au bord d’un gouffre subjectif… et la lâcheté de consentir à leurs obscénités, cette insupportable impossibilité de dire non, de ne pas boire, beaucoup, plein de verres pleins, remplir un vide, d’un côté le vide de la solitude si elle est exclue, logique mortifère de l’exclusion, ici radicale, de l’autre le vide de l’angoisse à remplir d’alcool, et elle se laisse remplir de partout par tous ses orifices du sexe des hommes. Il ne sera question qu’une fois lors de cette cure et de cet accompagnement-là de la fille qui avant s’était suicidée, une affaire étouffée. Voici un exemple d’effets de prévention produits de ce dispositif de parole.
Elle a peur alors que ce soit ça la normalité, etc. Se demande ce qui lui arrive, dans un vécu disjonctif d’elle-même, un ressenti d’inquiétante étrangeté, de perplexité, qui m’évoque les moments féconds d’un déclenchement de bouffée délirante. Si c’est ça la normalité, elle ne peut plus continuer, avec cet idéal de couple uni et fidèle qui seul semblerait l’étayer, la tenir. Idéal du Moi régi par une vision platonicienne de son couple, avec un homme mari phallophore à sa merci venant pallier à sa propre castration.

Impasse logique et subjective. Peur panique traumatique qui semble annuler ses capacités d’appréciation et de jugement de la réalité. Elle semble dans l’impossibilité de savoir elle-même décider de sa place parmi ces hommes qui la mettent dans l’intimité de leurs fêtes cachées, incapable de refuser ou de consentir, de décider elle-même, comme anesthésiée subjectivement. Psychose ? Alcool ? De quel piège s’agit-il ? Un piège dont elle ne se sortira qu’en hospitalisation d’urgence, avec un certificat imposé « d’inaptitude » à ce poste. Pourquoi n’est-elle pas partie d’emblée en donnant sa démission, pourquoi n’a-t-elle rien pu dire ? Ses pleurs sont la seule marque d’affect, ils coulent silencieux alors que sa voix et son visage de façade restent impassibles. Elle est très affectée par ces scènes tues et son impossibilité à refuser, à leur dire non, etc. Au niveau des modalités, il y a cette sorte d’indécidabilité qui pourrait pointer la psychose.

Mes questions quant au traumatisme dans cette situation précise tournent en fait sur une apparence de normalité suspecte qui est affichée, normalité imaginaire, un tableau trop idéal d’un couple, mariage, enfants. Un tableau sans faille, on est presque dans le registre du merveilleux, des contes d’enfant.
Pourtant… après plusieurs semaines, je ne repère toujours pas les effets de style et quelconques déictiques qui pointent la mise en place du transfert. Rien n’évoque vraiment une psychose et pourtant la question ne me lâche pas. Le contexte : une famille de la petite bourgeoisie, simple, sans problème, deux enfants, une bonne éducation, un parcours satisfaisant jusqu’à un niveau élevé, pas de symptôme dont se plaindre. Tout est normal. Un couple parental uni qui s’entend bien… Il y a comme un gommage de toute aspérité, c’est trop lisse pour moi… Je pense à{ Family life}, un film de Ken Loach, dans les années 1970.

Alors comment le plus intime a-t-il été exposé à la violence du lien social, dans un retournement qui l’annule, une effraction mortifère ? Que la violence soit symbolique, imaginaire, réelle, elle opère précisément à ce nouage intime et collectif : que s’est-il passé pour elle ? Elle revient très régulièrement à chaque RV, une fois par semaine, très ponctuelle à une ou deux minutes près, dans une répétition de sa plainte et de ses pleurs récurrents depuis le premier entretien. Elle s’adresse à moi. Il y a une demande ! Laquelle ? Une demande de sortir d’un piège !

Le cadre que je mets en place lui offre un lieu où dire sa souffrance, certes. En quoi le dispositif permet-il le maniement du transfert et du plus-de-jouir ? Elle décrit sa situation comme au bord d’un abîme à l’idée que son ami la trompe, un effondrement subjectif. Une impossibilité radicale pour elle à supporter ça jusqu’à me laisser supposer un ravage ou une catastrophe subjective à venir. Tout cela est énoncé lentement, sobrement, du même ton monocorde, sans affect à part les larmes qui ne tarissent pas. Etat de choc, traumatisme encore, quand elle parle, comme sous l’emprise d’une contrainte que j’ignore…
J’ai à me demander plusieurs fois au cours des séances si elle dit je.  De quel je il s’agit ?
Si énonciation subjective il  y a  ou si elle est exclue de son dire ? Je pointe là ma difficulté à entendre le rapport au grand Autre, à pister quelque chose qui serait de l’ordre du fantasme, un objet de fantasme, la coupure qui fait division subjective, ce qui m’oriente là dans la question du transfert et que je peux transmettre ? Là encore : déplacement, effacement du chemin de bornage.

Rien ne laisse entrevoir la logique du fantasme, ni le moindre délire, même si tout délire n’est pas psychotique. J’oscille entre le versant hystérique alors que le transfert ne semble pas se repérer et le versant psychotique, avec une propension à coller à l’autre, à être trop normal, dans cette pseudo-psychose au sens où le sujet serait délogé de son espace propre.

Sa honte en fait n’est plus ce qui lui arrive mais l’idée qu’il y a une femme officielle qui attend son homme le week end avec des enfants alors qu’il la trompe dans une autre vie, entre hommes. Ce qui fait surgir un violent affect de dégoût, ce ne sont pas leurs nuits festives, même si elle ne comprend pas comment elle s’est laissée embarquer dans cette tromperie, c’est le fait que la plupart de ces hommes sont mariés, affichent une façade sociale, ils sont pères de famille et vivent dans une tromperie à laquelle elle se trouve participer, comme malgré elle.
C’est là le point où se constitue le dit trauma. Or la valeur traumatique qui semblait d’abord liée à ces disjonctions physiques d’un corps étrange, absent, vide, se laissant remplir de tout et de rien… et aux distorsions du temps de ces scènes récurrentes… se déplace. Le traumatisme se construit en ce point nodal, comme s’il y avait dans ce moment-là de l’indécidable, une non-prise en charge de l’énonciation, ça lui viendrait de l’Autre, non barré, c’est au niveau des modalités que ça se joue et que ça s’entend dans le discours.

Et la question de ce qui ressemble encore à un état de pseudo-psychose surgit à nouveau comme si elle était exclue de son énonciation : elle s’en remet à l’autre qu’elle met en position d’objet phallique soutenant son désir de maîtrise. Le jeu du Fort-Da nous est précieux ici ! Comme si au bord d’un gouffre, d’un abîme, toujours en larmes, elle ne peut réaliser cette opération symbolique en nommant fort- puis da, et en supportant l’éloignement de la bobine par son énonciation signifiante.
Une impasse logique s’impose : si l’autre la trompe et introduit une faille, un manque dans leur couple, fantasme de l’autre femme qui soutient le désir, elle se sent dans un effondrement subjectif, bord de l’abîme, au pied de la lettre…  comme avec la tromperie précédente, lors des orgies. La tromperie ayant été de lui laisser croire que c’était ça la normalité, qu’elle ne connaissait pas la vie, comme Bécassine.
Ce sera le mot orgie qui va faire craquer le garde-fou, le rempart protecteur mis en place devant l’insupportable de sa lâcheté, soit de s’être laissée abuser…

Temps suivant : la levée du refoulement atteste donc le fait même du refoulement, elle énonce d’un seul coup, en cours de séance, que ce qu’elle reproche actuellement à son ami est de façon inversée ce qu’elle a fait elle-même. De là elle peut s’adresser le reproche à elle-même et questionner son désir de sujet. Et là, il y a bien eu effets de transfert, on n’est pas ou plus dans un état pseudo-psychotique. La cure va passer dans une autre phase et se déplier avec la construction du fantasme…

Ce sont les expériences traumatiques relevées dans des situations cliniques actuelles qui amènent donc la question des opérateurs logiques de nos pratiques de résistance : ces deux exemples insistent ici sur la fonction essentielle des entretiens préliminaires et démontrent l’effet du temps logique comme opérateur dans le dispositif d’écoute, le temps propre à chaque situation singulière pour (dé)poser quelque chose de son rapport au collectif – même si ça passe {via} la surface du corps – et permettre de la construction de l’objet a.

Dans le dispositif clinique proposé sur des durées d’accompagnement de quelques mois en général, sans que la durée soit déterminée à l’avance, il s’agit donc de repérer les moments d’un temps logique avec une attention particulière accordée aux entretiens préliminaires dans ce mode d’accompagnement.: temps qui permet du déplacement, donc des effets subjectifs, du fait de l’altérité mise en jeu, temps qui permet un acte. C’est le temps du sujet, c’est le temps de l’autre, indécidable pour chacun avant l’après-coup d’une énonciation courageuse.

Une remarque générale : au-delà de l’exemple déplié, il y a un certain nombre d’éléments qui m’évoquent souvent dans la clinique actuelle un tel état de pseudo-psychose. Cela se rencontre de façon récurrente dans des situations d’errance, des parcours d’exil, lors de situations d’intense souffrance sociale, lorsque des privations répétées de droits élémentaires délitent tout lien social auprès des plus vulnérables, sans domicile, dans la rue, enfermés dans nos hôpitaux, dans nos prisons. Il y a des situations où il s’agit pour le psychanalyste d’aller à l’écoute, d’offrir une écoute attentive et de se déplacer vers les limites du territoire subjectif de l’autre, au-delà desquelles il n’irait jamais. Si en effet les espaces privés, la surface du corps ne sont pas sans rapport, pulsionnel, avec notre espace public, nos lieux et territoires communs…  ils peuvent éclairer notre façon de penser l’espace public qui nous est commun et d’y exister.

L’expérience d’une pratique clinique plus spécifique, d’une part auprès d’un public en errance, ou fort démuni, précaires, demandeurs d’asile, sortants de prison, vivant dans la rue ou les bois… pour lesquels le plus souvent la seule modalité de demande est une non-demande ; d’autre part une pratique dans le « monde du travail », avec l’Association Emmaüs, m’a aussi amenée depuis le repérage de ces effets symptomatiques et phénoménologiques à créer une consultation de psychanalyse et à formaliser un dispositif appelé dispositif clinique de symbolisation. Dans le cadre d’Emmaüs, la consultation s’adresse à l’ensemble des salariés, des bénévoles, des compagnons, confrontés dans l’espace de travail à une situation de violences symboliques, de traumatisme psychique, donc collectif, voire à des situations de stress mortifère. Un dispositif proposé en deux ou trois séances.
Et pour conclure, voici la présentation d’un dispositif associatif, le CAPSY, auprès de jeunes adultes.

note 1. Cf. {l’aphorisme des trois prisonniers}, dotés des trois disques blancs et/ou noirs, {Ecrits},  J.Lacan. Seuil, Paris, 1966).
note 2. { La folie Wittgenstein}, Françoise DAVOINE, Ed. EPEL, Paris, 1992.
note 3. {Filiation}, Leçons IV, suite 2, Pierre Legendre, Paris Fayard,1990.

Notes    (↵ returns to text)
  1. } } }}

    {{{2. Construction du traumatisme
    }}}
    Voici deux histoires et deux éclairages cliniques qui mettent en jeu les repères spatio-temporels et permettent de poser une analogie du traumatisme au fantasme : un symptôme de lacérations retenu ici en tant qu’il est produit ou articulé par une impossibilité réelle à la fois de s’inscrire dans l’histoire collective du temps, de son époque et une impossibilité tout aussi réelle de se loger dans l’espace, dans les lieux communs de la famille, du lycée, etc. avec un ressenti d’être hors lieu à soi, un ressenti de vide et de n’être rien depuis toujours chez un jeune adulte (30-35 ans) ; puis un second exemple de scènes hors-temps, chez une jeune adulte du même âge, comme régies dans une autre logique temporelle, qui mettent en récit des épisodes que j’appellerai ici de « pseudo-psychose ». Le premier s’appelle : Découpures dans le Réel. Le second s’avère une étrange tromperie. Les deux montrent cette construction du traumatisme, qui n’est plus là où il est attendu.

    Ces lacérations sur la surface du corps viennent écrire dans le réel de sa chair en découpant et trouant la peau comme des coupures logiques nécessaires pour survivre, pour s’approprier cet espace commun où il est impossible de s’inscrire. C’est la fonction d’un vide, d’un trou qui importe ici, quand ça fait retour dans le réel du corps, c’est comme du fait d’un non-lieu, quand il n’y pas de place, pas de vide possible pour se subjectiver dans ce lieu-là. La surface du corps devint support d’un tag, d’une lettre, d’un dessin et d’une coupure et propose ainsi une façon de trouer pour dire ce qui ne va pas dans ce non-collectif de l’espace public et comment ce délitement collectif ne s’accorde pas avec les territoires subjectifs.

    De même me sont souvent adressées et rapportées ces tentatives de remplir un vide intérieur ou de faire passer du temps, de faire exister du temps, de regarder du temps, de faire bord à ce vide, dans la clinique actuelle en particulier auprès des jeunes : elles sont parfois liées à des accès de boulimie, amaigrissement, vomissement, difficultés à construire une réelle relation à deux, homme ou femme, au-delà de rencontres et séductions éphémères d’hommes ou de femmes en des nuits festives et d’extrême ivresse. Se sentir exister, se remplir, vibrer, se lâcher…   se vider la tête, se remplir…
    « Elle : Je dois me remplir, je bois tous les alcools, peu importe, j’ai une pulsion à me remplir le vide interne, quand ça ne va pas, je tombe dans le vide, je tombe en interne, c’est comme une intrusion de mon espace dont je me trouve exclue !
    « Lui : Je bois pour remplir du rien, moi le bon à rien ». Et le lendemain, rien, plus rien que le vide et l’angoisse. Parfois jusqu’à la perplexité.
    Et là se repère la récurrence de scènes comme hors-temps, états de pseudo-psychose, comme une mise en abyme temporel. Sans modalité d’énonciation. Comme un désistement de l’Autre. Le sol ne tient pas..
    Lui : je n’étais rien, pas de désir, un si gd malaise intérieur, je me sentais me dissoudre, disparaître en interne, du vide… un jour, j’ai emprunté un cutter à X. mon copain (au lycée) sur sa table et je suis sorti aux toilettes me couper les avant-bras, mes découpures, ces taillades qui se tracent sur le corps, ça fait baisser l’angoisse, le stress. La 1ère fois, c’est venu subitement, comme ça, une impulsion. Et j’ai recommencé.

    Il y a la façon dont les territoires et les espaces publics, communs, sont subjectivés, psychisés en quelque sorte, pris dans la marque des discours, comme le corps, sans autre existence que discursive dans une représentation du monde et du social. Donc là, c’est un jeune homme, K, qui m’appelle pour un RV avec une demande indirecte de trouver une meuf, une compagne, demande de grandir, de devenir adulte au lieu de se sentir comme un jeune enfant dans un grand corps d’homme, toujours sous l’emprise de ses parents. La toute première séance assez théâtrale s’efforce de me montrer à quel point la maltraitance, l’abandon parental et la torture humiliante du monde adulte l’ont rendu peut-être fou, sûrement très malheureux.

    Un épisode à l’adolescence l’a conduit à l’hôpital après des mois de lacérations, mes découpures, dit-il, des mois d’angoisse massive du matin au soir qu’il décrit comme insoutenables. Et cet engrenage le mène vers quatre – cinq ans de traitement neuroleptique, sans discontinuité, sans déranger l’ordre familial, sans autre lacération ou autre symptôme repérable, sans crise apparente.
    Sans grandir non plus, comme figé à ce moment traumatique d’effondrement subjectif, de catastrophe subjective vécue lors de ces premières expériences et ruptures amoureuses de jeune homme.
    La lacération est intervenue dit-il presque comme une écriture, une marque subjective, un trait sur la peau, sur la surface du corps, pour présentifier la trace d’une absence d’inscription subjective dans l’espace public, dans le collectif. Le terme de découpure est ici pertinent : il y a coupure symbolique certes, mais aussi dans le réel, entaille, trouure de la surface qui fait découpure. C’est quand le sang fait surface qu’il dit apaiser très momentanément son angoisse et son grand vide intérieur. Dès la toute première séance, apparaissent deux souvenirs à forte valeur traumatique. Ils ont statut de souvenir-écran, une humiliation publique (à côté d’un bac à sable d’un jardin de la ville où il réside) et une humiliation privée (laissé seul sans raison, dans une cave d’immeuble) qui lui permettent de représenter un rapport de cause à effet et de rejeter la responsabilité de la maltraitance sur l’Autre.
    Ces deux souvenirs écran mettent en scène une mère inquiétante car lunatique et fantasque qui à la fois le comble d’amour abusif et le rejette en l’exposant comme un mauvais objet en public, un père qui ne voit rien et ne le sauve pas de cette maltraitance. Mais répète inlassablement Tu seras un bon à rien, mon fils !

    C’est ici la seule existence subjective qui laisse trace, qui s’écrive. C’est à la fois ce qui sollicite la pulsion de mort, jouissance mortifère et ce qui fait barrage à cette pulsion de mort. Et le seul lieu où du désir se fraie un passage pour se donner à voir, à déchiffrer.
    La surface du corps, c’est aussi l’errance d’un lieu à un autre, parfois même un non-lieu. Ce n’est pas du tout nulle part, plutôt un perpétuel mouvement, reliant un lieu à un autre, selon des cartographies subjectives invisibles.
    Je constate qu’il y a presque toujours dans le maniement du transfert l’émergence d’un nouage singulier – collectif, selon le temps logique, à un moment propre au sujet et impossible à fixer à l’avance car il n’est produit et de fait entendu que dans l’après-coup.
    Le transfert qui trouve son dénouement dans l’acte analytique impliquerait un temps logique où la grande Histoire rencontre l’histoire singulière pour un sujet qui s’y inscrit, qui s’en constitue dans l’après-coup de son dire[[1]].

    Je me réfère en particulier à Françoise Davoine, la folie Wittgenstein[[2]] et à ses travaux avec Max Gaudillière sur la folie. C’est un livre où elle interroge le nouage folie et lien social : il s’agit d’explorer les techniques de la psychose comme mode de connaissance des catastrophes de l’histoire, quand celles-ci viennent à marquer une lignée et à délier les rapports sociaux. Les ruptures font des trous dans l’Histoire. Des trous dans la filiation symbolique au sens de Pierre Legendre (réf. la filiation bouchère[[3]]).

    Suivons à nouveau K : l’énonciation d’un voeu de mort dans le récit d’un rêve marque un tournant radical. De là surgit aussitôt dans la même séance une référence à la grande histoire et un appel à une loi symbolique, au droit commun, à un nom-du-père qui ferait garant. J’aurais aussi besoin d’un procès, d’un Nuremberg pour enfants, etc. Et il décide alors d’adresser ses questions nouvelles à des professionnels du Droit, de la Justice, en quête d’un tiers symbolique. Tentative de construire une image et une identité pour se faire reconnaître comme homme par ses semblables et surtout par une femme.
    On passe bien sur l’axe symbolique et non plus seulement imaginaire. (Schéma L de l’interlocution).

    Après la mise en place des images et souvenirs-écran, l’expérience traumatique va maintenant se cristalliser dans la construction du fantasme. Des déictiques pointent le refoulement et ce qui vient faire énigme pour lui. Le traumatisme peut laisser place au fantasme, ce qui fait bord au trou de l’origine. L’élaboration et la construction du fantasme sont sensibles maintenant. Il s’impose de ne pas toucher au symptôme. L’hypothèse de la psychose s’écarte d’elle-même. Pas de délire non plus, ni là, ni avant. Les entretiens préliminaires ont duré plusieurs mois, le passage au divan se décide bientôt.
    Des traces du sujet supposé savoir apparaissent, il me suppose un savoir sur ce qui fait énigme. En effet après quelques semaines, surgit la question incontournable de l’origine, la sienne. Puis une ouverture à l’espace public, politique, social, s’opère, nouage singulier-collectif.

    Ma première rencontre avec B, une jeune femme de 28-29 ans, se présente autour d’un état de désarroi et d’une attaque panique devant la perspective d’une rupture amoureuse, à l’idée que son compagnon actuel pourrait changer d’avis, leurs disputes se multiplient et l’inquiètent ou bien la laissent vidée, désemparée, en pleurs, déprimée.
    Dès la première séance, un épisode étrange surgit. Des scènes à valeur traumatique. Traversée d’états de pseudo-psychose, alors qu’elle se laisse tomber à l’état de déchet, de rebut, comme dans une mélancolie profonde du sujet, elle se fait automate. Sans dire non, sans pouvoir rester seule, exclue du groupe.
    Elle : je ne suis rien, pleurs silencieux… la voix s’éteint presque.
    Aphasie subjective.
    Une sorte d’épisode de pseudo-psychose, de quasi-psychose dont elle se serait abstenue de parler à quiconque. Un piège.

    Voici la situation : après des études qu’elle dit sans relief, assez difficiles (elle se présente très scrupuleuse et besogneuse), sans passion, elle se retrouve éloignée du cocon familial pour un poste provisoire avec formation et emploi sous-payé dans un contexte particulier. Un bureau d’hommes, un logement de fonction sur place, ressenti d’enfermement en raison du quartier, très excentré et inquiétant la nuit sans voiture, un isolement extrême car dans ces logements sur place, elle est seule femme à vivre là. Et pour ne pas se retrouver seule, abandonnée dans ce contexte inhabituel, elle colle aux désirs des hommes contraints comme elle d’être présents sur ce lieu de travail. Elle remplit son vide et sa détresse intérieure d’alcool. Alors qu’elle n’aime pas vraiment l’alcool et n’en consomme guère habituellement.

    Là encore, quel est le rapport à l’Autre ? Le ton est monocorde, le look tristoune, figé, neutre. Et elle décrit la répétition et l’alternance de ce vide vs plein, vide vs plein, pleurs, ce qui coule, ce qui rentre vs ce qui sort, et elle se laisse remplir d’alcool, puis traverser des sexes des hommes, contrainte et désespérée. Les soirées se succèdent. Impossible de refuser maintenant. Le piège s’est refermé. Elle ne peut plus s’y soustraire, sauf à se retrouver seule, risque d’effondrement subjectif.

    La lâcheté ici est de se laisser tomber dans le piège. Elle a été trompée par ces hommes-là (fantasme ou psychose), car ils l’ont contrainte à se laisser faire comme dans un rite orgiaque, pour elle l’alternative est entre un isolement total et elle vacille au bord d’un gouffre subjectif… et la lâcheté de consentir à leurs obscénités, cette insupportable impossibilité de dire non, de ne pas boire, beaucoup, plein de verres pleins, remplir un vide, d’un côté le vide de la solitude si elle est exclue, logique mortifère de l’exclusion, ici radicale, de l’autre le vide de l’angoisse à remplir d’alcool, et elle se laisse remplir de partout par tous ses orifices du sexe des hommes. Il ne sera question qu’une fois lors de cette cure et de cet accompagnement-là de la fille qui avant s’était suicidée, une affaire étouffée. Voici un exemple d’effets de prévention produits de ce dispositif de parole.
    Elle a peur alors que ce soit ça la normalité, etc. Se demande ce qui lui arrive, dans un vécu disjonctif d’elle-même, un ressenti d’inquiétante étrangeté, de perplexité, qui m’évoque les moments féconds d’un déclenchement de bouffée délirante. Si c’est ça la normalité, elle ne peut plus continuer, avec cet idéal de couple uni et fidèle qui seul semblerait l’étayer, la tenir. Idéal du Moi régi par une vision platonicienne de son couple, avec un homme mari phallophore à sa merci venant pallier à sa propre castration.

    Impasse logique et subjective. Peur panique traumatique qui semble annuler ses capacités d’appréciation et de jugement de la réalité. Elle semble dans l’impossibilité de savoir elle-même décider de sa place parmi ces hommes qui la mettent dans l’intimité de leurs fêtes cachées, incapable de refuser ou de consentir, de décider elle-même, comme anesthésiée subjectivement. Psychose ? Alcool ? De quel piège s’agit-il ? Un piège dont elle ne se sortira qu’en hospitalisation d’urgence, avec un certificat imposé « d’inaptitude » à ce poste. Pourquoi n’est-elle pas partie d’emblée en donnant sa démission, pourquoi n’a-t-elle rien pu dire ? Ses pleurs sont la seule marque d’affect, ils coulent silencieux alors que sa voix et son visage de façade restent impassibles. Elle est très affectée par ces scènes tues et son impossibilité à refuser, à leur dire non, etc. Au niveau des modalités, il y a cette sorte d’indécidabilité qui pourrait pointer la psychose.

    Mes questions quant au traumatisme dans cette situation précise tournent en fait sur une apparence de normalité suspecte qui est affichée, normalité imaginaire, un tableau trop idéal d’un couple, mariage, enfants. Un tableau sans faille, on est presque dans le registre du merveilleux, des contes d’enfant.
    Pourtant… après plusieurs semaines, je ne repère toujours pas les effets de style et quelconques déictiques qui pointent la mise en place du transfert. Rien n’évoque vraiment une psychose et pourtant la question ne me lâche pas. Le contexte : une famille de la petite bourgeoisie, simple, sans problème, deux enfants, une bonne éducation, un parcours satisfaisant jusqu’à un niveau élevé, pas de symptôme dont se plaindre. Tout est normal. Un couple parental uni qui s’entend bien… Il y a comme un gommage de toute aspérité, c’est trop lisse pour moi… Je pense à{ Family life}, un film de Ken Loach, dans les années 1970.

    Alors comment le plus intime a-t-il été exposé à la violence du lien social, dans un retournement qui l’annule, une effraction mortifère ? Que la violence soit symbolique, imaginaire, réelle, elle opère précisément à ce nouage intime et collectif : que s’est-il passé pour elle ? Elle revient très régulièrement à chaque RV, une fois par semaine, très ponctuelle à une ou deux minutes près, dans une répétition de sa plainte et de ses pleurs récurrents depuis le premier entretien. Elle s’adresse à moi. Il y a une demande ! Laquelle ? Une demande de sortir d’un piège !

    Le cadre que je mets en place lui offre un lieu où dire sa souffrance, certes. En quoi le dispositif permet-il le maniement du transfert et du plus-de-jouir ? Elle décrit sa situation comme au bord d’un abîme à l’idée que son ami la trompe, un effondrement subjectif. Une impossibilité radicale pour elle à supporter ça jusqu’à me laisser supposer un ravage ou une catastrophe subjective à venir. Tout cela est énoncé lentement, sobrement, du même ton monocorde, sans affect à part les larmes qui ne tarissent pas. Etat de choc, traumatisme encore, quand elle parle, comme sous l’emprise d’une contrainte que j’ignore…
    J’ai à me demander plusieurs fois au cours des séances si elle dit je.  De quel je il s’agit ?
    Si énonciation subjective il  y a  ou si elle est exclue de son dire ? Je pointe là ma difficulté à entendre le rapport au grand Autre, à pister quelque chose qui serait de l’ordre du fantasme, un objet de fantasme, la coupure qui fait division subjective, ce qui m’oriente là dans la question du transfert et que je peux transmettre ? Là encore : déplacement, effacement du chemin de bornage.

    Rien ne laisse entrevoir la logique du fantasme, ni le moindre délire, même si tout délire n’est pas psychotique. J’oscille entre le versant hystérique alors que le transfert ne semble pas se repérer et le versant psychotique, avec une propension à coller à l’autre, à être trop normal, dans cette pseudo-psychose au sens où le sujet serait délogé de son espace propre.

    Sa honte en fait n’est plus ce qui lui arrive mais l’idée qu’il y a une femme officielle qui attend son homme le week end avec des enfants alors qu’il la trompe dans une autre vie, entre hommes. Ce qui fait surgir un violent affect de dégoût, ce ne sont pas leurs nuits festives, même si elle ne comprend pas comment elle s’est laissée embarquer dans cette tromperie, c’est le fait que la plupart de ces hommes sont mariés, affichent une façade sociale, ils sont pères de famille et vivent dans une tromperie à laquelle elle se trouve participer, comme malgré elle.
    C’est là le point où se constitue le dit trauma. Or la valeur traumatique qui semblait d’abord liée à ces disjonctions physiques d’un corps étrange, absent, vide, se laissant remplir de tout et de rien… et aux distorsions du temps de ces scènes récurrentes… se déplace. Le traumatisme se construit en ce point nodal, comme s’il y avait dans ce moment-là de l’indécidable, une non-prise en charge de l’énonciation, ça lui viendrait de l’Autre, non barré, c’est au niveau des modalités que ça se joue et que ça s’entend dans le discours.

    Et la question de ce qui ressemble encore à un état de pseudo-psychose surgit à nouveau comme si elle était exclue de son énonciation : elle s’en remet à l’autre qu’elle met en position d’objet phallique soutenant son désir de maîtrise. Le jeu du Fort-Da nous est précieux ici ! Comme si au bord d’un gouffre, d’un abîme, toujours en larmes, elle ne peut réaliser cette opération symbolique en nommant fort- puis da, et en supportant l’éloignement de la bobine par son énonciation signifiante.
    Une impasse logique s’impose : si l’autre la trompe et introduit une faille, un manque dans leur couple, fantasme de l’autre femme qui soutient le désir, elle se sent dans un effondrement subjectif, bord de l’abîme, au pied de la lettre…  comme avec la tromperie précédente, lors des orgies. La tromperie ayant été de lui laisser croire que c’était ça la normalité, qu’elle ne connaissait pas la vie, comme Bécassine.
    Ce sera le mot orgie qui va faire craquer le garde-fou, le rempart protecteur mis en place devant l’insupportable de sa lâcheté, soit de s’être laissée abuser…

    Temps suivant : la levée du refoulement atteste donc le fait même du refoulement, elle énonce d’un seul coup, en cours de séance, que ce qu’elle reproche actuellement à son ami est de façon inversée ce qu’elle a fait elle-même. De là elle peut s’adresser le reproche à elle-même et questionner son désir de sujet. Et là, il y a bien eu effets de transfert, on n’est pas ou plus dans un état pseudo-psychotique. La cure va passer dans une autre phase et se déplier avec la construction du fantasme…

    Ce sont les expériences traumatiques relevées dans des situations cliniques actuelles qui amènent donc la question des opérateurs logiques de nos pratiques de résistance : ces deux exemples insistent ici sur la fonction essentielle des entretiens préliminaires et démontrent l’effet du temps logique comme opérateur dans le dispositif d’écoute, le temps propre à chaque situation singulière pour (dé)poser quelque chose de son rapport au collectif – même si ça passe {via} la surface du corps – et permettre de la construction de l’objet a.

    Dans le dispositif clinique proposé sur des durées d’accompagnement de quelques mois en général, sans que la durée soit déterminée à l’avance, il s’agit donc de repérer les moments d’un temps logique avec une attention particulière accordée aux entretiens préliminaires dans ce mode d’accompagnement.: temps qui permet du déplacement, donc des effets subjectifs, du fait de l’altérité mise en jeu, temps qui permet un acte. C’est le temps du sujet, c’est le temps de l’autre, indécidable pour chacun avant l’après-coup d’une énonciation courageuse.

    Une remarque générale : au-delà de l’exemple déplié, il y a un certain nombre d’éléments qui m’évoquent souvent dans la clinique actuelle un tel état de pseudo-psychose. Cela se rencontre de façon récurrente dans des situations d’errance, des parcours d’exil, lors de situations d’intense souffrance sociale, lorsque des privations répétées de droits élémentaires délitent tout lien social auprès des plus vulnérables, sans domicile, dans la rue, enfermés dans nos hôpitaux, dans nos prisons. Il y a des situations où il s’agit pour le psychanalyste d’aller à l’écoute, d’offrir une écoute attentive et de se déplacer vers les limites du territoire subjectif de l’autre, au-delà desquelles il n’irait jamais. Si en effet les espaces privés, la surface du corps ne sont pas sans rapport, pulsionnel, avec notre espace public, nos lieux et territoires communs…  ils peuvent éclairer notre façon de penser l’espace public qui nous est commun et d’y exister.

    L’expérience d’une pratique clinique plus spécifique, d’une part auprès d’un public en errance, ou fort démuni, précaires, demandeurs d’asile, sortants de prison, vivant dans la rue ou les bois… pour lesquels le plus souvent la seule modalité de demande est une non-demande ; d’autre part une pratique dans le « monde du travail », avec l’Association Emmaüs, m’a aussi amenée depuis le repérage de ces effets symptomatiques et phénoménologiques à créer une consultation de psychanalyse et à formaliser un dispositif appelé dispositif clinique de symbolisation. Dans le cadre d’Emmaüs, la consultation s’adresse à l’ensemble des salariés, des bénévoles, des compagnons, confrontés dans l’espace de travail à une situation de violences symboliques, de traumatisme psychique, donc collectif, voire à des situations de stress mortifère. Un dispositif proposé en deux ou trois séances.
    Et pour conclure, voici la présentation d’un dispositif associatif, le CAPSY, auprès de jeunes adultes.

    note 1. Cf. {l’aphorisme des trois prisonniers}, dotés des trois disques blancs et/ou noirs, {Ecrits},  J.Lacan. Seuil, Paris, 1966).
    note 2. { La folie Wittgenste

  2. atisme
    }}}
    Voici deux histoires et deux éclairages cliniques qui mettent en jeu les repères spatio-temporels et permettent de poser une analogie du traumatisme au fantasme : un symptôme de lacérations retenu ici en tant qu’il est produit ou articulé par une impossibilité réelle à la fois de s’inscrire dans l’histoire collective du temps, de son époque et une impossibilité tout aussi réelle de se loger dans l’espace, dans les lieux communs de la famille, du lycée, etc. avec un ressenti d’être hors lieu à soi, un ressenti de vide et de n’être rien depuis toujours chez un jeune adulte (30-35 ans) ; puis un second exemple de scènes hors-temps, chez une jeune adulte du même âge, comme régies dans une autre logique temporelle, qui mettent en récit des épisodes que j’appellerai ici de « pseudo-psychose ». Le premier s’appelle : Découpures dans le Réel. Le second s’avère une étrange tromperie. Les deux montrent cette construction du traumatisme, qui n’est plus là où il est attendu.

    Ces lacérations sur la surface du corps viennent écrire dans le réel de sa chair en découpant et trouant la peau comme des coupures logiques nécessaires pour survivre, pour s’approprier cet espace commun où il est impossible de s’inscrire. C’est la fonction d’un vide, d’un trou qui importe ici, quand ça fait retour dans le réel du corps, c’est comme du fait d’un non-lieu, quand il n’y pas de place, pas de vide possible pour se subjectiver dans ce lieu-là. La surface du corps devint support d’un tag, d’une lettre, d’un dessin et d’une coupure et propose ainsi une façon de trouer pour dire ce qui ne va pas dans ce non-collectif de l’espace public et comment ce délitement collectif ne s’accorde pas avec les territoires subjectifs.

    De même me sont souvent adressées et rapportées ces tentatives de remplir un vide intérieur ou de faire passer du temps, de faire exister du temps, de regarder du temps, de faire bord à ce vide, dans la clinique actuelle en particulier auprès des jeunes : elles sont parfois liées à des accès de boulimie, amaigrissement, vomissement, difficultés à construire une réelle relation à deux, homme ou femme, au-delà de rencontres et séductions éphémères d’hommes ou de femmes en des nuits festives et d’extrême ivresse. Se sentir exister, se remplir, vibrer, se lâcher…   se vider la tête, se remplir…
    « Elle : Je dois me remplir, je bois tous les alcools, peu importe, j’ai une pulsion à me remplir le vide interne, quand ça ne va pas, je tombe dans le vide, je tombe en interne, c’est comme une intrusion de mon espace dont je me trouve exclue !
    « Lui : Je bois pour remplir du rien, moi le bon à rien ». Et le lendemain, rien, plus rien que le vide et l’angoisse. Parfois jusqu’à la perplexité.
    Et là se repère la récurrence de scènes comme hors-temps, états de pseudo-psychose, comme une mise en abyme temporel. Sans modalité d’énonciation. Comme un désistement de l’Autre. Le sol ne tient pas..
    Lui : je n’étais rien, pas de désir, un si gd malaise intérieur, je me sentais me dissoudre, disparaître en interne, du vide… un jour, j’ai emprunté un cutter à X. mon copain (au lycée) sur sa table et je suis sorti aux toilettes me couper les avant-bras, mes découpures, ces taillades qui se tracent sur le corps, ça fait baisser l’angoisse, le stress. La 1ère fois, c’est venu subitement, comme ça, une impulsion. Et j’ai recommencé.

    Il y a la façon dont les territoires et les espaces publics, communs, sont subjectivés, psychisés en quelque sorte, pris dans la marque des discours, comme le corps, sans autre existence que discursive dans une représentation du monde et du social. Donc là, c’est un jeune homme, K, qui m’appelle pour un RV avec une demande indirecte de trouver une meuf, une compagne, demande de grandir, de devenir adulte au lieu de se sentir comme un jeune enfant dans un grand corps d’homme, toujours sous l’emprise de ses parents. La toute première séance assez théâtrale s’efforce de me montrer à quel point la maltraitance, l’abandon parental et la torture humiliante du monde adulte l’ont rendu peut-être fou, sûrement très malheureux.

    Un épisode à l’adolescence l’a conduit à l’hôpital après des mois de lacérations, mes découpures, dit-il, des mois d’angoisse massive du matin au soir qu’il décrit comme insoutenables. Et cet engrenage le mène vers quatre – cinq ans de traitement neuroleptique, sans discontinuité, sans déranger l’ordre familial, sans autre lacération ou autre symptôme repérable, sans crise apparente.
    Sans grandir non plus, comme figé à ce moment traumatique d’effondrement subjectif, de catastrophe subjective vécue lors de ces premières expériences et ruptures amoureuses de jeune homme.
    La lacération est intervenue dit-il presque comme une écriture, une marque subjective, un trait sur la peau, sur la surface du corps, pour présentifier la trace d’une absence d’inscription subjective dans l’espace public, dans le collectif. Le terme de découpure est ici pertinent : il y a coupure symbolique certes, mais aussi dans le réel, entaille, trouure de la surface qui fait découpure. C’est quand le sang fait surface qu’il dit apaiser très momentanément son angoisse et son grand vide intérieur. Dès la toute première séance, apparaissent deux souvenirs à forte valeur traumatique. Ils ont statut de souvenir-écran, une humiliation publique (à côté d’un bac à sable d’un jardin de la ville où il réside) et une humiliation privée (laissé seul sans raison, dans une cave d’immeuble) qui lui permettent de représenter un rapport de cause à effet et de rejeter la responsabilité de la maltraitance sur l’Autre.
    Ces deux souvenirs écran mettent en scène une mère inquiétante car lunatique et fantasque qui à la fois le comble d’amour abusif et le rejette en l’exposant comme un mauvais objet en public, un père qui ne voit rien et ne le sauve pas de cette maltraitance. Mais répète inlassablement Tu seras un bon à rien, mon fils !

    C’est ici la seule existence subjective qui laisse trace, qui s’écrive. C’est à la fois ce qui sollicite la pulsion de mort, jouissance mortifère et ce qui fait barrage à cette pulsion de mort. Et le seul lieu où du désir se fraie un passage pour se donner à voir, à déchiffrer.
    La surface du corps, c’est aussi l’errance d’un lieu à un autre, parfois même un non-lieu. Ce n’est pas du tout nulle part, plutôt un perpétuel mouvement, reliant un lieu à un autre, selon des cartographies subjectives invisibles.
    Je constate qu’il y a presque toujours dans le maniement du transfert l’émergence d’un nouage singulier – collectif, selon le temps logique, à un moment propre au sujet et impossible à fixer à l’avance car il n’est produit et de fait entendu que dans l’après-coup.
    Le transfert qui trouve son dénouement dans l’acte analytique impliquerait un temps logique où la grande Histoire rencontre l’histoire singulière pour un sujet qui s’y inscrit, qui s’en constitue dans l’après-coup de son dire[[1]].

    Je me réfère en particulier à Françoise Davoine, la folie Wittgenstein[[2]] et à ses travaux avec Max Gaudillière sur la folie. C’est un livre où elle interroge le nouage folie et lien social : il s’agit d’explorer les techniques de la psychose comme mode de connaissance des catastrophes de l’histoire, quand celles-ci viennent à marquer une lignée et à délier les rapports sociaux. Les ruptures font des trous dans l’Histoire. Des trous dans la filiation symbolique au sens de Pierre Legendre (réf. la filiation bouchère[[3]]).

    Suivons à nouveau K : l’énonciation d’un voeu de mort dans le récit d’un rêve marque un tournant radical. De là surgit aussitôt dans la même séance une référence à la grande histoire et un appel à une loi symbolique, au droit commun, à un nom-du-père qui ferait garant. J’aurais aussi besoin d’un procès, d’un Nuremberg pour enfants, etc. Et il décide alors d’adresser ses questions nouvelles à des professionnels du Droit, de la Justice, en quête d’un tiers symbolique. Tentative de construire une image et une identité pour se faire reconnaître comme homme par ses semblables et surtout par une femme.
    On passe bien sur l’axe symbolique et non plus seulement imaginaire. (Schéma L de l’interlocution).

    Après la mise en place des images et souvenirs-écran, l’expérience traumatique va maintenant se cristalliser dans la construction du fantasme. Des déictiques pointent le refoulement et ce qui vient faire énigme pour lui. Le traumatisme peut laisser place au fantasme, ce qui fait bord au trou de l’origine. L’élaboration et la construction du fantasme sont sensibles maintenant. Il s’impose de ne pas toucher au symptôme. L’hypothèse de la psychose s’écarte d’elle-même. Pas de délire non plus, ni là, ni avant. Les entretiens préliminaires ont duré plusieurs mois, le passage au divan se décide bientôt.
    Des traces du sujet supposé savoir apparaissent, il me suppose un savoir sur ce qui fait énigme. En effet après quelques semaines, surgit la question incontournable de l’origine, la sienne. Puis une ouverture à l’espace public, politique, social, s’opère, nouage singulier-collectif.

    Ma première rencontre avec B, une jeune femme de 28-29 ans, se présente autour d’un état de désarroi et d’une attaque panique devant la perspective d’une rupture amoureuse, à l’idée que son compagnon actuel pourrait changer d’avis, leurs disputes se multiplient et l’inquiètent ou bien la laissent vidée, désemparée, en pleurs, déprimée.
    Dès la première séance, un épisode étrange surgit. Des scènes à valeur traumatique. Traversée d’états de pseudo-psychose, alors qu’elle se laisse tomber à l’état de déchet, de rebut, comme dans une mélancolie profonde du sujet, elle se fait automate. Sans dire non, sans pouvoir rester seule, exclue du groupe.
    Elle : je ne suis rien, pleurs silencieux… la voix s’éteint presque.
    Aphasie subjective.
    Une sorte d’épisode de pseudo-psychose, de quasi-psychose dont elle se serait abstenue de parler à quiconque. Un piège.

    Voici la situation : après des études qu’elle dit sans relief, assez difficiles (elle se présente très scrupuleuse et besogneuse), sans passion, elle se retrouve éloignée du cocon familial pour un poste provisoire avec formation et emploi sous-payé dans un contexte particulier. Un bureau d’hommes, un logement de fonction sur place, ressenti d’enfermement en raison du quartier, très excentré et inquiétant la nuit sans voiture, un isolement extrême car dans ces logements sur place, elle est seule femme à vivre là. Et pour ne pas se retrouver seule, abandonnée dans ce contexte inhabituel, elle colle aux désirs des hommes contraints comme elle d’être présents sur ce lieu de travail. Elle remplit son vide et sa détresse intérieure d’alcool. Alors qu’elle n’aime pas vraiment l’alcool et n’en consomme guère habituellement.

    Là encore, quel est le rapport à l’Autre ? Le ton est monocorde, le look tristoune, figé, neutre. Et elle décrit la répétition et l’alternance de ce vide vs plein, vide vs plein, pleurs, ce qui coule, ce qui rentre vs ce qui sort, et elle se laisse remplir d’alcool, puis traverser des sexes des hommes, contrainte et désespérée. Les soirées se succèdent. Impossible de refuser maintenant. Le piège s’est refermé. Elle ne peut plus s’y soustraire, sauf à se retrouver seule, risque d’effondrement subjectif.

    La lâcheté ici est de se laisser tomber dans le piège. Elle a été trompée par ces hommes-là (fantasme ou psychose), car ils l’ont contrainte à se laisser faire comme dans un rite orgiaque, pour elle l’alternative est entre un isolement total et elle vacille au bord d’un gouffre subjectif… et la lâcheté de consentir à leurs obscénités, cette insupportable impossibilité de dire non, de ne pas boire, beaucoup, plein de verres pleins, remplir un vide, d’un côté le vide de la solitude si elle est exclue, logique mortifère de l’exclusion, ici radicale, de l’autre le vide de l’angoisse à remplir d’alcool, et elle se laisse remplir de partout par tous ses orifices du sexe des hommes. Il ne sera question qu’une fois lors de cette cure et de cet accompagnement-là de la fille qui avant s’était suicidée, une affaire étouffée. Voici un exemple d’effets de prévention produits de ce dispositif de parole.
    Elle a peur alors que ce soit ça la normalité, etc. Se demande ce qui lui arrive, dans un vécu disjonctif d’elle-même, un ressenti d’inquiétante étrangeté, de perplexité, qui m’évoque les moments féconds d’un déclenchement de bouffée délirante. Si c’est ça la normalité, elle ne peut plus continuer, avec cet idéal de couple uni et fidèle qui seul semblerait l’étayer, la tenir. Idéal du Moi régi par une vision platonicienne de son couple, avec un homme mari phallophore à sa merci venant pallier à sa propre castration.

    Impasse logique et subjective. Peur panique traumatique qui semble annuler ses capacités d’appréciation et de jugement de la réalité. Elle semble dans l’impossibilité de savoir elle-même décider de sa place parmi ces hommes qui la mettent dans l’intimité de leurs fêtes cachées, incapable de refuser ou de consentir, de décider elle-même, comme anesthésiée subjectivement. Psychose ? Alcool ? De quel piège s’agit-il ? Un piège dont elle ne se sortira qu’en hospitalisation d’urgence, avec un certificat imposé « d’inaptitude » à ce poste. Pourquoi n’est-elle pas partie d’emblée en donnant sa démission, pourquoi n’a-t-elle rien pu dire ? Ses pleurs sont la seule marque d’affect, ils coulent silencieux alors que sa voix et son visage de façade restent impassibles. Elle est très affectée par ces scènes tues et son impossibilité à refuser, à leur dire non, etc. Au niveau des modalités, il y a cette sorte d’indécidabilité qui pourrait pointer la psychose.

    Mes questions quant au traumatisme dans cette situation précise tournent en fait sur une apparence de normalité suspecte qui est affichée, normalité imaginaire, un tableau trop idéal d’un couple, mariage, enfants. Un tableau sans faille, on est presque dans le registre du merveilleux, des contes d’enfant.
    Pourtant… après plusieurs semaines, je ne repère toujours pas les effets de style et quelconques déictiques qui pointent la mise en place du transfert. Rien n’évoque vraiment une psychose et pourtant la question ne me lâche pas. Le contexte : une famille de la petite bourgeoisie, simple, sans problème, deux enfants, une bonne éducation, un parcours satisfaisant jusqu’à un niveau élevé, pas de symptôme dont se plaindre. Tout est normal. Un couple parental uni qui s’entend bien… Il y a comme un gommage de toute aspérité, c’est trop lisse pour moi… Je pense à{ Family life}, un film de Ken Loach, dans les années 1970.

    Alors comment le plus intime a-t-il été exposé à la violence du lien social, dans un retournement qui l’annule, une effraction mortifère ? Que la violence soit symbolique, imaginaire, réelle, elle opère précisément à ce nouage intime et collectif : que s’est-il passé pour elle ? Elle revient très régulièrement à chaque RV, une fois par semaine, très ponctuelle à une ou deux minutes près, dans une répétition de sa plainte et de ses pleurs récurrents depuis le premier entretien. Elle s’adresse à moi. Il y a une demande ! Laquelle ? Une demande de sortir d’un piège !

    Le cadre que je mets en place lui offre un lieu où dire sa souffrance, certes. En quoi le dispositif permet-il le maniement du transfert et du plus-de-jouir ? Elle décrit sa situation comme au bord d’un abîme à l’idée que son ami la trompe, un effondrement subjectif. Une impossibilité radicale pour elle à supporter ça jusqu’à me laisser supposer un ravage ou une catastrophe subjective à venir. Tout cela est énoncé lentement, sobrement, du même ton monocorde, sans affect à part les larmes qui ne tarissent pas. Etat de choc, traumatisme encore, quand elle parle, comme sous l’emprise d’une contrainte que j’ignore…
    J’ai à me demander plusieurs fois au cours des séances si elle dit je.  De quel je il s’agit ?
    Si énonciation subjective il  y a  ou si elle est exclue de son dire ? Je pointe là ma difficulté à entendre le rapport au grand Autre, à pister quelque chose qui serait de l’ordre du fantasme, un objet de fantasme, la coupure qui fait division subjective, ce qui m’oriente là dans la question du transfert et que je peux transmettre ? Là encore : déplacement, effacement du chemin de bornage.

    Rien ne laisse entrevoir la logique du fantasme, ni le moindre délire, même si tout délire n’est pas psychotique. J’oscille entre le versant hystérique alors que le transfert ne semble pas se repérer et le versant psychotique, avec une propension à coller à l’autre, à être trop normal, dans cette pseudo-psychose au sens où le sujet serait délogé de son espace propre.

    Sa honte en fait n’est plus ce qui lui arrive mais l’idée qu’il y a une femme officielle qui attend son homme le week end avec des enfants alors qu’il la trompe dans une autre vie, entre hommes. Ce qui fait surgir un violent affect de dégoût, ce ne sont pas leurs nuits festives, même si elle ne comprend pas comment elle s’est laissée embarquer dans cette tromperie, c’est le fait que la plupart de ces hommes sont mariés, affichent une façade sociale, ils sont pères de famille et vivent dans une tromperie à laquelle elle se trouve participer, comme malgré elle.
    C’est là le point où se constitue le dit trauma. Or la valeur traumatique qui semblait d’abord liée à ces disjonctions physiques d’un corps étrange, absent, vide, se laissant remplir de tout et de rien… et aux distorsions du temps de ces scènes récurrentes… se déplace. Le traumatisme se construit en ce point nodal, comme s’il y avait dans ce moment-là de l’indécidable, une non-prise en charge de l’énonciation, ça lui viendrait de l’Autre, non barré, c’est au niveau des modalités que ça se joue et que ça s’entend dans le discours.

    Et la question de ce qui ressemble encore à un état de pseudo-psychose surgit à nouveau comme si elle était exclue de son énonciation : elle s’en remet à l’autre qu’elle met en position d’objet phallique soutenant son désir de maîtrise. Le jeu du Fort-Da nous est précieux ici ! Comme si au bord d’un gouffre, d’un abîme, toujours en larmes, elle ne peut réaliser cette opération symbolique en nommant fort- puis da, et en supportant l’éloignement de la bobine par son énonciation signifiante.
    Une impasse logique s’impose : si l’autre la trompe et introduit une faille, un manque dans leur couple, fantasme de l’autre femme qui soutient le désir, elle se sent dans un effondrement subjectif, bord de l’abîme, au pied de la lettre…  comme avec la tromperie précédente, lors des orgies. La tromperie ayant été de lui laisser croire que c’était ça la normalité, qu’elle ne connaissait pas la vie, comme Bécassine.
    Ce sera le mot orgie qui va faire craquer le garde-fou, le rempart protecteur mis en place devant l’insupportable de sa lâcheté, soit de s’être laissée abuser…

    Temps suivant : la levée du refoulement atteste donc le fait même du refoulement, elle énonce d’un seul coup, en cours de séance, que ce qu’elle reproche actuellement à son ami est de façon inversée ce qu’elle a fait elle-même. De là elle peut s’adresser le reproche à elle-même et questionner son désir de sujet. Et là, il y a bien eu effets de transfert, on n’est pas ou plus dans un état pseudo-psychotique. La cure va passer dans une autre phase et se déplier avec la construction du fantasme…

    Ce sont les expériences traumatiques relevées dans des situations cliniques actuelles qui amènent donc la question des opérateurs logiques de nos pratiques de résistance : ces deux exemples insistent ici sur la fonction essentielle des entretiens préliminaires et démontrent l’effet du temps logique comme opérateur dans le dispositif d’écoute, le temps propre à chaque situation singulière pour (dé)poser quelque chose de son rapport au collectif – même si ça passe {via} la surface du corps – et permettre de la construction de l’objet a.

    Dans le dispositif clinique proposé sur des durées d’accompagnement de quelques mois en général, sans que la durée soit déterminée à l’avance, il s’agit donc de repérer les moments d’un temps logique avec une attention particulière accordée aux entretiens préliminaires dans ce mode d’accompagnement.: temps qui permet du déplacement, donc des effets subjectifs, du fait de l’altérité mise en jeu, temps qui permet un acte. C’est le temps du sujet, c’est le temps de l’autre, indécidable pour chacun avant l’après-coup d’une énonciation courageuse.

    Une remarque générale : au-delà de l’exemple déplié, il y a un certain nombre d’éléments qui m’évoquent souvent dans la clinique actuelle un tel état de pseudo-psychose. Cela se rencontre de façon récurrente dans des situations d’errance, des parcours d’exil, lors de situations d’intense souffrance sociale, lorsque des privations répétées de droits élémentaires délitent tout lien social auprès des plus vulnérables, sans domicile, dans la rue, enfermés dans nos hôpitaux, dans nos prisons. Il y a des situations où il s’agit pour le psychanalyste d’aller à l’écoute, d’offrir une écoute attentive et de se déplacer vers les limites du territoire subjectif de l’autre, au-delà desquelles il n’irait jamais. Si en effet les espaces privés, la surface du corps ne sont pas sans rapport, pulsionnel, avec notre espace public, nos lieux et territoires communs…  ils peuvent éclairer notre façon de penser l’espace public qui nous est commun et d’y exister.

    L’expérience d’une pratique clinique plus spécifique, d’une part auprès d’un public en errance, ou fort démuni, précaires, demandeurs d’asile, sortants de prison, vivant dans la rue ou les bois… pour lesquels le plus souvent la seule modalité de demande est une non-demande ; d’autre part une pratique dans le « monde du travail », avec l’Association Emmaüs, m’a aussi amenée depuis le repérage de ces effets symptomatiques et phénoménologiques à créer une consultation de psychanalyse et à formaliser un dispositif appelé dispositif clinique de symbolisation. Dans le cadre d’Emmaüs, la consultation s’adresse à l’ensemble des salariés, des bénévoles, des compagnons, confrontés dans l’espace de travail à une situation de violences symboliques, de traumatisme psychique, donc collectif, voire à des situations de stress mortifère. Un dispositif proposé en deux ou trois séances.
    Et pour conclure, voici la présentation d’un dispositif associatif, le CAPSY, auprès de jeunes adultes.

    note 1. Cf. {l’aphorisme des trois prisonniers}, dotés des trois disques blancs et/ou noirs, {Ecrits},  J.Lacan. Seuil, Paris, 1966).
    note 2. { La folie Wittgenstein}, Françoise DAVOINE, Ed. EPEL, Paris, 1992.
    note 3. {Filiation}, Leçons IV, suite 2,