Rêve et psychose

    Névrose et psychose : approche différentielle de Freud

4.    Opérateurs de négation et clivage du moi

CA 1991

Rêve et psychose

En 1917, dans Complément métapsychologique à la théorie du rêve[71], se retrouve cette division non soutenue entre intérieur et extérieur dans le cas de la psychose : Freud en effet comparant les processus opérant dans la formation du rêve et dans des affections pathologiques – confusion mentale hallucinatoire aiguë (l’amentia de Meynert) ou phase hallucinatoire de la schizophrénie – remarque que la formation de fantasme de désir et sa régression à l’hallucination y sont communes.[2] Pourtant la régression seule ne peut suffire à rendre compte du sentiment de réalité et de la capacité à distinguer perceptions et représentations. Il est vrai que dans le rêve comme dans l’hallucination se retrouvent ce mode hallucinatoire de satisfaction du désir où disparaît « l’épreuve de réalité », celle qui permet la distinction entre les perceptions venant du monde extérieur – qu’une action motrice peut annuler ou modifier – et les revendications pulsionnelles souvent inexorables.73 Dans la psychose, l’épreuve de réalité, l’une des grandes institutions du moi est « mise à l’écart » après le déni par le moi d’une réalité intolérable: les fantasmes de désir – non refoulés et tout à fait conscients – peuvent pénétrer dans le système et sont, de là, reconnus comme une meilleure réalité.[…] Avec cet état de désinvestissement du système conscient, la possibilité d’une épreuve de réalité est abandonnée, et les excitations qui, indépendamment de l’état de sommeil, ont pris la voie de la régression, trouveront cette voie libre jusqu’au système conscient dans lequel elles prendront la valeur d’une réalité incontestée. »[74]

Il est donc une différence essentielle que Freud n’a cessé de cerner peu à peu depuis le tout début de son oeuvre, – comme le parcours qui précède tente d’en retrouver les étapes et les tâtonnements successifs depuis 1894 – en se trouvant toujours renvoyé par sa pratique clinique psychanalytique[75] à dégager une spécificité radicale des processus psychotique et névrotique par la nécessaire distinction de leur temps premier[76], alors même que son désir se maintient d’élaborer une théorie de l’appareil psychique qui rendraient compte des mécanismes en jeu tant dans la névrose que dans la psychose, en particulier quand il s’appuie dès 1900 sur l’analogie entre le rêve et le psychose
[77] puis en 1907 à partir de son étude de la Gradiva de Jensen : le rêve et le délire procèdent de la même source, du refoulé; le rêve est, pour ainsi dire, le délire physiologique de l’homme normal. »
[78], ou dans son article sur le narcissisme, en 1914, quand son objectif est d’accéder par la voie de la démence précoce et de la paranoïa « à l’intelligence de la psychologie du moi »: Une fois de plus, il nous faudra retrouver l’apparente simplicité du normal par conjecture à partir des distorsions et exagérations du pathologique. »

[79] et qu’il écarte alors la tentation facile de poser l’hypothèse d’une énergie psychique, non sexualisée : au fondement, une énergie psychique d’un seul type cela n’épargnerait-il pas toutes les difficultés qu’il y a à distinguer énergie des pulsions du moi et libido du moi, libido du moi et libido d’objet?« 80 et ce jusqu’à la fin, comme il l’indique dans son Abrégé de psychanalyse, en 1938, en disant du rêve qu’il est une psychose avec toutes les extravagances, toutes les formations délirantes, toutes les erreurs sensorielles inhérentes à celles-ci, une psychose de courte durée, il est vrai, inoffensive et même utile, acceptée par le sujet qui peut, à son gré, y mettre un point final, mais cependant une psychose qui nous enseigne qu’une modification, même aussi poussée de la vie psychique peut disparaître et faire place à un fonctionnement normal. »
[81] etc.

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[71]. S.FREUD « Complément métapsychologique à la théorie du rêve », 1915, in Métapsychologie, op.cité, pp.125/146
[72]. ibid. p.137
73. ibid. p.140
[74]. ibid.p.144. N.B. c’est moi qui souligne.

[75]. S.FREUD « Le narcissisme » 1914, op.cité, p.85: « ces idées ne sont pas le fondement de la science, sur lequel tout repose: ce fondement, au contraire, c’est l’observation seule. »
[76]. Cf. supra I 1.1
[77]. S.FREUD « La Science des rêves », 1900, Paris, 1926 et 1967, ch.VII
[78]. S.FREUD « Le délire et les rêves dans la Gradiva de W.Jensen » 1907, Paris, Gallimard, 1986, p.208.
[79]. S.FREUD « Pour introduire le narcissisme », op.cité, p.88
80. ibid. p.84
[81]. S.FREUD « Abrégé de psychanalyse », 1938, Paris, PUF, 1949, p.39, ch.VI